Diffusion sur les ondes de la RTBF, dans l'émission Le grand Jazz, animée par Philippe BARON.

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Compositions: Olivier DECROUILLE

 

Saxophone: Jean-Hervé MICHEL

Piano: Olivier DECROUILLE

Basse: Fabrice DONNARD

Batterie: Pierre GOUDARD


 

Olivier Decrouille, le pianiste touche-à-tout

 

PUBLIÉ LE 14/10/2012 À 06H00

De Calais à Paris en passant par Tokyo, le parcours professionnel d'Olivier Decrouille lui a fait parcourir toute la gamme de la musique, de la plus savante à la plus actuelle, de la pratique instrumentale à l'écriture.

 

« J'ai passé une petite vingtaine d'années à Calais », se rappelle Olivier Decrouille, né en 1977. Sa maman, travaille dans une mairie du Calaisis, son père est professeur de musique en collège. Personne ne jouait d'instrument à la maison, mais il y avait de la musique tout le temps : « Mon" background", c'est vraiment l'opéra : vers 6,7 ans on m'emmenait au théâtre de Calais chaque semaine écouter une opérette ou un opéra. A l'époque, il y avait une programmation lyrique importante. » Olivier entre vite au conservatoire de Calais, sous la houlette de Jean-Robert Lay et Véronique Villette, pour y suivre des études classiques de piano et de solfège : « C'est un peu le hasard ce genre de chose ; vos parents vous emmènent écouter de la musique. Un jour, vous vous dites : "pourquoi ne pas jouer du piano". Et puis voilà. Si mon père avait été cuisinier, il est probable que j'aurais été restaurateur.

Je suis très attaché à l'idée d'exposition : si j'avais été très exposé au sport, j'aurais ambitionné d'être un champion. » Le piano ne s'est pas imposé d'office : « Mon instrument de départ, ça a été le violon vers 6 ans, mais la première année n'a pas été très concluante. Vers 8 ans, j'ai repris des cours de piano avec un professeur particulier, Maurice Pottiez. » Enfant, il n'ambitionnait pas vraiment de devenir musicien : « J'avais envie de rêver. Le piano, ça n'a pas été forcément facile. J'étais bien mais pas forcément le meilleur de la classe. Le piano me prenait beaucoup de temps, j'avais les copains du conservatoire. je me suis rendu compte rapidement que j'avais une bonne oreille. J'ai l'oreille absolue aujourd'hui, ça rend les choses plus simples pour la musique. Quand vous vous sentez un petit peu bon dans un domaine, vous êtes motivé. » Au bout de quelques années, les envies du jeune musicien changent : « Vers 11 ans j'ai arrêté le piano : c'est l'âge où vous écoutez du rock, du Supertramp et où on vous fait jouer Mozart ou Chopin. Il y a un fossé entre les deux : ce que vous jouez n'est plus ce que vous aimez écout er. J'ai trouvé une guitare dans la chambre de mon père et j'ai commencé à en jouer. Parallèlement j'ai pris des cours de batterie au conservatoire avec Guy Gilbert, et à celui de Blériot pendant 4 ou 5 ans avec Ludovic Hennequin. C'est quelqu'un qui m'a marqué. ça m'a raccroché à la musique actuelle. » Il fait aussi partie de l'harmonie municipale : « C'était très marrant, très différent de travailler Chopin tout seul dans sa chambre ».

Un nouveau big bang

La suite de l'histoire est encore parsemée de rencontre. A quinze ans, Olivier reprend le piano classique et participe à l'atelier jazz : «  C'est à ce moment-là que j'ai découvert le jazz en big band. J'étais pile poil dans ce que j'aime, entre la musique savante - parce que le jazz est aussi une musique savante - et la musique actuelle. Ça a été une révélation. Le jazz, c'est la musique de la liberté tout en étant une musique extrêmement écrite. » Il croise le chemin d'Alex Ferrand et de Jean-Luc Landsweerrdt, dont la technique l'impressionne.

« C'est la batterie qui m'a "allumé" : après je n'ai plus rien lâché, détaille Olivier Decrouille. 

Bassiste, pianiste, batteur : j'ai beaucoup appris aussi en me plongeant dans les scores d'orchestre. Je rêvais d'écrire la même chose, ça m'a donné envie d'apprendre la composition. Là encore, ça a été un vrai déclencheur. » Un groupe de Rythm'&Blues, mené par Emmet Sutton et dans lequel jouait le saxophoniste Christian Duhaut, lui offre une deuxième révélation : «  C'était un groupe de quinze musiciens qui jouaient du Otis Redding, du Wilson Picket, etc. Je bavais d'envie de monter sur scène, que le pianiste se prenne les pieds dans les marches et qu'on pense à moi pour faire le job... A cet âge-là, on prend tout ce qui est bon, quel que soit le genre. A l'époque, j'avais déjà découvert cette phrase de Duke Ellington, je crois : "Il n'y a que deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise." Dans l'art, c'est la manière de faire les choses qui compte. » 

Le Bac d'abord

Avec des parents « très fonction publique », le jeune homme n'imagine pas se lancer dans la musique. Il étudie l'anglais et l'allemand à l'université du Littoral et décroche une maîtrise avec mention. Pourtant, il passe plus de temps à jouer sur son piano au conservatoire de Boulogne qu'à bûcher : « Je cherchais à créer le lien entre mes études et avec ce que j'aimais faire. » Olivier obtient un stage à la communication de l'Orchestre National de Lille, ville dans laquelle il suit sa petite amie (de l'époque) (devenue sa femme).

Il y croise la route de Jean-Claude Casadessus - « une de mes idoles » : « Evidemment, le stage était un prétexte pour m'exposer un maximum à l'orchestre ! J'ai accompagné Jean-Claude Casadessus dans des écoles. Ça a aussi été un déclencheur : la musique, c'est bien aussi de créer des passerelles et de vrais traits d'union. J'ai donné des cours depuis, une dizaine d'années, la question de la transmission est très importante pour moi. » Un autre stage le mène au club de jazz de Dunkerque, dirigé par Françoise Devienne, où il assiste aux masterclass de grands musiciens de jazz. Finalement, il intègre le conservatoire de Lille, en piano jazz. « J'y ai vécu de grandes expériences, en accompagnant par exemple Juan José Mosalini, un bandonéoniste, dans un big band étudiant. » 

La période disquaire

Vers 2002, il connaît ses premières expériences professionnelles avec Véronique Déroide et la compagnie A vrai dire, pour "Il y aura de l'amour au dessert" et "Sortez les violons". Pour parfaire ses connaissances musicales, il devient aussi vendeur dans une boutique Harmonia Mundi à Lille.

Quelques mois plus tard, il lui faut changer d'horizon : sa femme part à Paris, il rêve de la suivre et se présente au conservatoire de Paris, n'est pas pris et prend cet échec comme une claque : « Ça m'a donné les crocs ! Mais je n'étais pas au niveau. Trois boutiques Harmonia Mundi ouvraient à Paris. On m'a proposé la responsabilité de l'une d'entre elles mais j'ai refusé. J'ai été embauché par Yamaha Musique France ».

De simple prof, il grimpe successivement les échelons, part au siège comme instructeur et monte des cours de piano un peu partout en France. Là encore, il multiplie les rencontres et les frustrations : « J'aurais bien aimé me frotter au milieu mais je n'ai pas les mains libres pour jouer, il fallait que je gagne mon loyer ».

Il apprend quand même la composition contemporaine avec Eric Tanguy qui lui fait écrire ses premiers quatuors à cordes et sa pièce symphonique. Il travaille l'orchestration avec Guillaume Connesson.

Une bisbille avec un de ses mentors l'éloigne du classique et le conduit dans la classe d'Anne Ducros : « Pour la première fois, je ne suis pas un instrumentiste planqué derrière son piano mais je suis un chanteur derrière un micro qui doit affirmer quelque chose, se souvient Olivier Decrouille. Ça change tout : jusque-là, j'accompagnais un artiste au mieux. La personne qui était devant, exposée, c'était le chanteur. Moi j'essayais de faire la plus belle toile de fond derrière lui. » Entre 2007 et 2008, l'ancien Calaisien se lance dans la réalité des scènes parisiennes, bosse toujours pour Yamaha et donne des cours entre deux : «  Chaque matin, je me disais "j'arrête". Tous les signaux étaient au rouge. La question de l'abandon est récurrente. » De fait, c'est Yamaha qu'il quitte en 2008 mais il en profite pour s'ouvrir à une nouvelle facette, celle des soirées privées.

Une audition réussie pour la chanteuse Florence Davies et le Paris Jazz Big Band l'emmène sur une autre planète : « Je me suis retrouvé dans un big bang, comme à mes débuts, mais dans le grand bain ». La chance suit Olivier puisqu'il fait partie dans la foulée du quintet qui accompagne la chanteuse pour des concerts au Cotton Club à Tokyo, comme pianiste : « C'était un gros challenge musical pour moi. Je n'étais pas prêt, j'ai eu un gros stress. Je n'avais pas les moyens de me préparer comme je le voulais mais je suis revenu enchanté. » Mais le retour est brutal. « Fin2008 - début 2009, je n'ai plus de travail. Tout est devant moi mais je suis au pied du mur. Je vais bientôt être papa. J'ai une pression maximale mais gros appétit. » Il rencontre alors Alex Jaffray, producteur et chroniqueur à Télématin et RTL, lui écrit quelques piges, signe des arrangements pour l'identité sonore de Mezzo, la chaîne thématique du câble, et des musiques pour l'armée de Terre et BNP-Paribas : « A ce moment-là, je commence à produire de la musique, je suis quelqu'un qui imagine les choses. J'utilise vraiment tout ce que j'ai appris avant. On me propose trois notes et je peux en faire 3000 dans une esthétique jazz ou folk, selon la commande. Je m'éclate mais on ne peut pas vivre que de ça, sauf à ne prendre que cette direction-là, ce que je me refuse à faire. » 

Pizzerias et ambassades

Les années 2010-2011 s'accompagnent d'expériences multiples : « J'ai fait le métier, j'ai joué dans différents groupes, un soir dans une pizzeria, le lendemain à l'ambassade des Etats-Unis, des contextes totalement différents... » Et s'il donne toujours des cours et dirige des ateliers pour gagner des sous, il écrit des musiques pour Pénéloppe Sai, une chanteuse australienne. Dans son deuxième album deux titres sont signés par le Calaisien, et Didier Lockwood joue sur un de ses morceaux. Le spectacle "Les Martials" l'emporte dans une quarantaine de dates.

En 2010, Olivier se plonge dans le bain de la comédie musicale "Hair", il remplace le directeur musical et pianiste du spectacle : « J'ai fait plusieurs dates à Paris au théâtre du Palace et, là, j'ai découvert la comédie musicale, une autre facette du métier. J'ai perdu 2 kilos mais ma première s'est bien passée, ça m'a donné du crédit auprès des autres musiciens. Et d'autres opportunités de remplacements  ».

2011 lui offre une nouvelle belle opportunité professionnelle avec l'adaptation sur scène de Full Monty, programmé pour avril 2013. Il est partie prenante au casting et devrait faire partie de cette aventure : « Aujourd'hui, c'est une de mes priorités ». Mais Olivier pourrait aussi assurer le remplacement du pianiste qui accompagne Mickael Gregorio depuis quatre ans. Et il suit aussi Thomas Boissy, un chanteur qui improvise sur scène, « le pianiste étant censé connaître tous les morceaux de la planète... Là encore, c'est un gros challenge mais, quand j'étais présenté comme dispersé il y a 20 ans, aujourd'hui, je rassemble tout ça. Ce qui me caractérise le plus, c'est que je suis aujourd'hui multi-instrumentiste et compositeur. Je suis musicien avant d'être pianiste. Je ne suis pas une star, jamais eu l'envie d'être en couverture des magazines. Je n'ai cherché à m'exposer : je me mets au service des projets. » 

Sur scène en famille

Dans un même esprit ; Olivier Decrouille est depuis peu ambassadeur de l'association Audition solidarité qui a pour but d'oeuvrer ensemble pour l'amélioration du bien-être auditif auprès des populations sensibles ou défavorisées à travers le monde.

Même si son avenir professionnel promet d'être chargé, Olivier continue de composer de la musique pour la Compagnie A vrai dire et Véronique Deroide. Elément important, la conteuse est sa belle-maman, la grand-mère de ses deux garçons âgés aujourd'hui de 2 et 3 ans : « Elle m'a donné l'occasion de monter sur scène il y a 10 ans, aujourd'hui, j'écris de la musique pour elle. pour la première fois on va se retrouver ensemble sur scène, sur une musique que pour le coup, je n'ai pas composée, mais dont j'ai fait un arrangement pour piano, Le Petit Prince.

C'est un spectacle inédit, quasiment une création. Il y a une portée très symbolique, forte, pour moi : je reviens jouer au théâtre de Calais en tant que pianiste, une ville qui a gardé une grande importance pour moi ; et le spectacle est créé par ma belle-mère, que j'accompagne sur scène alors que mes deux garçons seront dans la salle ! » Là encore, le coeur du papa jouera de la batterie.

Jean-François DUQUENE - Nord Littoral